Webmaster : chef d’orchestre, ou homme-orchestre ?

Par Laurent Bernat - 13 Septembre 2002
Laissons de côté pour le moment l’acception courante du mot webmaster : celui qui s’occupe du web. Essayons de construire le webmaster idéal, celui dont vous avez réellement besoin. À quoi ressemble-t-il ? Chef d’orchestre ou homme orchestre ? Virtuose polymorphe ou interface efficace. Proche des contenus ou des tuyaux ? Qu’est-ce qu’un webmaster ?

Article intialement publié le 27 juin 2000 et faisant suite à une communication lors du congrès IDT 2000 sur le thème “Webmestre : un métier ?”

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Chef d’orchestre … ?

Webmaster. Le mot est piégé, car tout le monde s’en fait une représentation, mais personne n’y place le même sens. Certes, il y a bien un dénominateur commun. Le webmaster, c’est “celui qui s’occupe du site web”. Mais en fait, il y a autant de définitions du mot webmaster qu’il existe effectivement de webmasters. Et lorsqu’on emploie le terme, à moins de demander plus de précisions à celui qui l’emploie, il est impossible de savoir exactement quelle réalité il recouvre.

Du coup, si vous avez pris la décision d’en recruter un ou si vous envisagez de le devenir vous-même, vous disposez de fort peu d’éléments pour orienter vos décisions. Qu’il s’agisse de rédiger une annonce de recrutement ou un CV, vous devez y voir plus clair avant d’orienter vos choix.

Nous n’allons pas vous décrire ce que font effectivement les webmasters aujourd’hui. Ce serait terriblement déroutant tant cette description, pour être réaliste, devrait tenir compte de situations hétérogènes. Tentons, plutôt de comprendre et de construire ce que pourrait être un webmaster dans un monde idéal. Il sera toujours plus simple de revenir à la réalité par la suite, en ayant acquis par ce voyage dans l’idéal des métiers du web quelques microgrammes de compréhension supplémentaires.

Dans webmaster, il y a master

Dans webmaster, il y a deux termes : web, qui indique le coeur de métier et master (maître), qui souligne, plus qu’une fonction, un état. Le webmaster est donc le maître du web, ou plutôt du site web, ce que l’expression francisée webmestre tend à estomper.

Il est facile, pour un internaute, de se représenter le webmaster comme “celui qui est de l’autre côté et à qui on peut envoyer un message pour signaler un problème sur le site”. Mais cette simple fonction de surveillance du bon fonctionnement du site ne suffit pas à définir un métier. Un webmaster est beaucoup plus qu’un responsable de maintenance. A cet égard, ne vous laissez pas abuser par la trop rapide définition du journal officiel pour lequel webmaster se traduit par “administrateur de site, de serveur” et se définit comme la “personne chargée de la maintenance et du suivi d’un site ou d’un serveur sur la toile d’araignée mondiale”.

La définition fournie par whatis.com est déjà plus complète. Selon cette encyclopédie de l’informatique et de l’Internet, un webmaster est une personne qui :

- crée et gère le contenu informationnel (mots et images) et l’organisation d’un site web,
- gère le serveur informatique et les aspects techniques de programmation d’un site web,
- ou fait les deux.

Au fond, si le webmaster est littéralement le “maître du site web”, la question à vous poser pour mieux le cerner est peut-être “qu’est-ce qu’un site web ?”.

Trois briques pour un site web

Pour l’internaute, un site web est “un machin” qui lui donne accès à des informations. Pour l’entreprise qui crée le site, c’est nécessairement l’accumulation de trois briques distinctes mais indissociables.

3 briques pour un site web (GIF)

- Une brique de contenus, comportant les informations et les documents que les internautes viennent consulter en ligne. Sans contenus utiles et de qualité, le site n’aura aucun intérêt et les internautes n’y reviendront pas.

- Une brique informatique qui rassemble l’infrastructure technique nécessaire à l’établissement de la communication avec les internautes. Ces moyens techniques peuvent être divisés en trois catégories correspondant à trois types de compétences différentes :

  • les machines et autres moyens matériels,
  • le réseau, avec les questions de sécurité et d’interconnexion, souvent associé au système (sous-entendu système d’exploitation : Linux, NT, etc.),
  • les logiciels, qu’il s’agisse de solutions (serveur web, base de données, etc) ou de développements spécifiques.

- Une brique éditoriale, qui n’est autre que l’interface d’accès à vos contenus. C’est cette interface qui rend la navigation des internautes dans votre site agréable, intuitive et efficace ou, au contraire, frustrante, irritante, et finalement pénible. La qualité de votre interface conditionne la réussite de votre site : les internautes ne tolèrent guère une interface médiocre et, d’un seul clic, partent surfer ailleurs.

Une interface web peut se diviser conceptuellement en trois parties :

  • l’architecture : elle a pour fonction d’organiser les contenus pour que les internautes s’y retrouvent
  • l’ergonomie : elle rend la navigation intuitive et simple
  • le graphisme : il soutient l’ergonomie en véhiculant l’identité et l’état d’esprit que vous souhaitez communiquer.

En résumé : les internautes viennent chercher des contenus que vous rendez disponibles grâce à une infrastructure technique et accessibles grâce à une interface éditoriale.

On peut alors poser trois questions :

- un webmaster peut-il gérer seul l’ensemble de ces trois briques ?
- est-il préférable qu’il ne gère qu’une seule brique ? si oui, laquelle ?
- quel profil et quelles compétences faut-il pour exercer ces fonctions.

Webmaster = homme-orchestre ?

L’idéal serait de trouver un webmaster capable de gérer les trois briques en même temps.

Il suffit d’observer les annonces d’emploi pour constater qu’un grand nombre d’entreprises sont à la recherche de profils de ce type. Un ingénieur maîtrisant TCP/IP, HTTP, HTML, C++, Java, ASP, Oracle, SQL, NT, Linux, Flash, Photoshop et Dreamweaver. Il doit être intéressé par le domaine de l’entreprise (qu’il s’agisse de béton armé ou de biologie moléculaire), avoir de l’expérience, moins de 32 ans et surtout, être dynamique et motivé…

Le seul problème, c’est que jamais aucun candidat ne se présentera à la porte d’un recruteur avec un CV garni comme celui-là. Car cette association de compétences techniques est invraisemblable. On y mélange des compétences en développement, en réseau, en bases de données, en système -ce qui déjà au plan informatique n’est pas facile à trouver- avec des compétences de type graphique et artistique qui, elles non plus, ne courent pas les rues. Cela revient, dans un autre domaine, à rechercher activement un chirurgien-psychanaliste-expert comptable. Il doit bien y en avoir un quelque part. Mais pas facile à dénicher.

S’il y a bien une chose à éviter lorsque vous rédigez une annonce pour recruter un webmaster, c’est bien ce genre d’invraisemblables chapelets de compétences techniques. S’il y a une règle à respecter, c’est le réalisme. Inutile de réclamer ce que le marché ne vous livrera pas.

Les compétences techniques nécessaires pour assumer la responsabilité de la brique infrastructure constituent à elles seules un profil rare et dont la psychologie et l’expérience sont fort éloignées des approches éditoriales et “contenus”. La réciproque est également exacte : des graphistes ou directeurs artistiques sont rarement de fins connaisseurs de la programmation orientée objet ou de la modélisation de bases de données.

Un expert dans l’un de ces domaines ne souhaitera pas bricoler dans l’un des autres. Un bricoleur touche-à-tout ne sera pas efficace concrètement face à une mission où il s’agit réellement de développer en Java, d’auditer le réseau ou de concevoir la charte graphique. Tout ce qu’une telle annonce peut éventuellement attirer, c’est un manipulateur malhabile de Photoshop doublé d’un bricoleur Oracle. Votre base de données ne mérite-t-elle pas mieux que de la bidouille et votre graphisme mieux que de la gribouille ?

Le webmaster définit par une telle annonce serait du type homme-orchestre, très motivé voire passionné dans tous les domaines. Les missions que l’on peut confier à un tel profil correspondent à la conception ou l’administration de petits projets Internet. Pas à des sites de grandes entreprises exploitant des technologies les plus pointues.

Il n’y a aucun mal à ça et ce type de fonction est parfois passionnant. Mais en demandant des compétences aussi pointues que Java, TCP/IP ou Oracle, le recruteur se met dans une situation impossible : ce type de candidats ne recherche pas ce type de poste. Mieux vaut, dans ce cas, se contenter d’un niveau général sur les compétences techniques.

Où est le vrai webmaster ?

Revenons à notre schéma. Si votre webmaster ne peut pas tout faire, quelle doit être alors sa compétence dominante ? À quelle brique sera-t-il le plus utile ? Et, finalement, quel profil correspondrait idéalement à ses fonctions ?

Avez-vous besoin d’un webmaster contenu ?

Votre entreprise ou votre organisation dispose très certainement de personnes qui produisent des contenus informatifs et des documents. Des rédacteurs, en quelque sorte. Certes, ces documents ne sont pas nécessairement ceux qui seront diffusés sur le site et de nombreux ajustements seront sans doute nécessaires. Mais la fonction est certainement déjà présente dans l’entreprise, quoique parfois latente. De plus, le profil requis pour produire des contenus est lui aussi certainement déjà présent : une personne connaissant la matière de votre secteur d’activité, avec de l’expérience et la connaissance de vos cibles. Par conséquent, la responsabilité de la brique contenus n’est pas une activité originale ou qui apparaît grâce à Internet, même si Internet peut lui donner une envergure particulière. La qualifier de webmaster serait abusif : un webmaster contenu ne pourrait pas être le maître du site web mais uniquement le maître de ses contenus, du fait de son éloignement des préoccupations informatiques propres à un site web. Ce qui ne l’empêche pas d’avoir pleinement sa place dans l’équipe du projet.

Avez-vous besoin d’un webmaster informatique ?

Les développements informatiques, l’administration des machines, la modélisation et l’administration des bases de données, la gestion du réseau sont des métiers qui préexistaient à Internet. Ils sont peut-être présents dans votre entreprise si vous avez un réseau, des serveurs et des applications. L’adaptation de ces métiers à Internet est une évolution logique mais qui ne les requalifie pas totalement. Dès lors, n’est-il pas artificiel de transformer un informaticien en webmaster ?

Vous avez besoin d’informaticiens responsables de la brique informatique. Mais leur éloignement des contenus en fait des experts informatiques orientés Internet, pas des experts du web en tant que média. Dès lors, faut-il les qualifier de webmaster ?

Avez-vous besoin d’un webmaster éditorial ?

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… ou homme-orchestre ?

La brique éditoriale correspond à des fonctions totalement nouvelles dans l’entreprise. Car le web lui apporte quelque chose d’original : la publication directe sur un média de ses informations et de ses documents sans aucun intermédiaire. Disposer d’un média de masse, voilà la véritable nouveauté qui nécessite de nouvelles compétences dans l’entreprise.

Le webmaster éditorial est le seul à pouvoir maîtriser le maillon le plus faible, le plus crucial et en même temps le plus nouveau : l’interface avec l’internaute.

Il est le seul à avoir une vision d’ensemble du site, avec toute sa cohérence. De fait, lui seul peut saisir, par exemple, les conséquences d’un choix informatique sur les contenus. En étant le garant de l’architecture éditoriale, il est au plus près de la vision que l’internaute a du site.

Dès lors, le webmaster éditorial se retrouve au coeur du projet car tout doit passer par lui. Il est le fédérateur naturel des acteurs du projet : acteurs des contenus, acteurs technologiques, acteurs externes -prestataires-, internautes, décideurs.

Cette position en fait effectivement le maître du site web, le webmaster.

Quelles sont les compétences d’un webmaster éditorial ?

Un webmaster éditorial doit avoir trois types de compétences :

- compétences techniques
- compétences culturelles
- compétences organisationnelles

Les compétences techniques ont un coeur, un noyau indispensable qui, en même temps, est le noyau du web : le HTML. La maîtrise complète du HTML est un élément déterminant dans la compétence du webmaster éditorial. Peu importe l’outil d’édition utilisé (Dreamweaver, Homesite, ou autre), maîtriser le HTML est indispensable.

Il doit également avoir des compétences culturelles, car il s’agit pour lui d’être capable de dialoguer aussi bien avec des informaticiens qu’avec des producteurs de contenus, avec les internautes qu’avec les dirigeants de l’entreprise. Il doit comprendre :

- le discours informatique, les enjeux impliqués par le choix d’une technologie et les contraintes propres aux aspects matériels, réseaux, systèmes et applicatifs,
- les contenus du site, en quoi ces contenus sont utiles et leur intérêt pour les cibles.
- la démarche de communication de l’entreprise, son message latent, son positionnement par rapport à ses concurrents en termes de notoriété,
- la logique économique du site, c’est-à-dire dans le modèle économique qui rend ce projet pertinent pour l’entreprise.

Qu’est-ce qu’une compétence culturelle ? La capacité à comprendre et à saisir les enjeux. Une compétence culturelle n’est pas une compétence pratique. On ne demande pas au webmaster éditorial de programmer en Java mais de comprendre ce qu’est Java, ce qu’on peut faire et ne pas faire avec. Ce qui n’exclue pas qu’il sache, le cas échéant programmer dans ce langage. Mais cela n’est pas requis par ses fonctions. En un mot : bien connaître l’oeuvre Balzac n’implique pas de savoir écrire comme Balzac. Dans un cas, on a un niveau culturel, dans l’autre, on est un écrivain. Ce qui n’est pas la même chose.

Il doit également posséder des compétences organisationnelles car, comme nous l’avons indiqué ci-dessus, il est l’interlocuteur privilégié entre les informaticiens et les responsables des contenus, entre les prestataires externes et les clients internes et même entre l’internaute et l’entreprise.

Webmaster éditorial = chef d’orchestre

En réalité, cette situation fait de lui le chef du projet Internet, celui qui en définit les contours, qui rédige les cahiers des charges, qui choisi les prestataires et qui valide leurs prestations. Le plus souvent, c’est lui l’interface avec les prestataires externes, les demandeurs et les services internes.

Le webmaster éditorial est dans la position idéale pour être le chef d’orchestre qui sait obtenir d’un ensemble de virtuoses une symphonie dont il a, seul, la partition complète sous les yeux : il connaît les principes de fonctionnement des instruments, les forces et les faiblesses des musiciens et le sens de la musique qu’ils jouent. Il n’a pas nécessairement besoin d’être lui-même un virtuose, bien qu’il le soit souvent mais avec un seul instrument.

Ce qui donne sa légitimité au chef d’orchestre, ce n’est pas le talent de pianiste ou de violoniste qu’il peut posséder par ailleurs mais sa connaissance profonde de la musique symphonique et l’art de diriger un ensemble. Le webmaster éditorial a vocation à être, de par sa position d’expert du média, c’est à dire d’interface entre l’internaute et l’entreprise, le chef d’orchestre du projet Internet.

Revenons à la réalité

Bien sûr, ce responsable éditorial est idéal. Bien sûr, nous n’avons pas décrit la réalité mais uniquement ce que pourrait être un webmaster dans le cadre d’un projet d’ envergure. La réalité est tout autre : beaucoup de webmasters ne sont pas des chefs d’orchestre mais plutôt des hommes-orchestre, jouant de tous les instruments à la fois, mais ne jouant parfaitement d’aucun instrument.

Ils ont du mérite, surtout quand le résultat est à la hauteur de l’objectif qu’on leur a fixé.

Mais, aussi habile soit-il, la musique produite par un homme orchestre ne peut pas égaler celle d’un orchestre symphonique. Peut-être leurs commanditaires n’ont-ils pas encore perçu tous les bénéfices qu’ils peuvent tirer de la mise en place d’un tel orchestre…