Lecture : “Hackers” de Steven Levy

- Laurent Bernat
Pour comprendre l’informatique -et les informaticiens- d’aujourd’hui, il faut remonter aux origines. C’est ce que fait Steven Levy dans “Hackers, heroes of the computer revolution“. Une description vivante des principaux acteurs de la révolution informatique, passionnés (obsédés ?) d’informatique et créateurs d’une éthique à l’origine du mouvement open-source actuel.

Cliquez pour agrandirC’est l’histoire de quelques adolescents monomaniaques. A l’âge où d’autres ne pensent qu’à leur première voiture, à sortir en boîte ou à courir les filles, eux atteignent le nirvana en restant près de 30 heures devant une console d’ordinateur. Fait-il jour ou nuit ? Peu importe. Qu’ont-ils mangé ? Des cacahouètes, des pizzas ou des menus “chop suey” récupérés à toute vitesse au restau chinois à deux pas du campus. Ils mangent parce qu’ils y sont physiologiquement obligés et ils dorment parce qu’ils y sont également forcés. Ces choses ne sont pas importantes. Leur monomanie à eux, c’est de coder. Coder, coder, encore coder.

Ils ne font pas ça pour l’argent. Ni pour la gloire. Mais pour le plaisir. Ils s’éclatent ! Ce sont des hackers.

Nous sommes dans les années 50 et 60, au MIT (Massachusset Institute of Technology). A cette époque, un ordinateur est un monstre gigantesque de plusieurs millions de dollars auquel l’accès est strictement réglementé. Jusqu’au jour où, presque par hasard, un jeune étudiant accède à l’engin et commence à en explorer la logique. Pas d’écran, pas de clavier. Des imprimantes rudimentaires. Des interrupteurs qui génèrent des 0 et des 1 et des diodes qui affichent des résultats.

Là commence le livre de Steven Levy “Hackers. Heroes of the computer revolution“.

Comprendre “comment ça marche”. Une fois cette compréhension acquise, tenter d’améliorer le fonctionnement du système : voilà les deux obsessions compulsives de ces jeunes gens. C’est aussi le coeur de la démarche de ces hackers de la première génération. Comprendre et améliorer le fonctionnement de ces ordinateurs gigantesques était à l’époque un vrai défi puisque seuls certains privilégiés y avaient accès. Mais rien n’arrête un hacker. Ni les serrures, qu’ils aprennent à crocheter pour pouvoir accéder aux salles informatiques, ni les coffres, qui contiennent les clés des salles spéciales, véritablement interdites et qu’ils finissent également par ouvrir. La passion est dévorante. Elle fait perdre la notion du temps. Rentrer à la maison le soir ? Trajet inutile alors qu’il y a tant de choses à coder sur la machine. Certains dormiront donc sur place, allant jusqu’à squatter les faux-plafonds du MIT ! Se laver, prendre une douche ? Quel temps perdu à côté des quelques dizaines de lignes de codes qui pourront être alignées pendant ce temps et changeront, c’est sûr, la face du monde. De leur monde.

“Comment ça marche ?” Comment marche le système téléphonique de la faculté ? Hmm. Cherchons un peu. Et voilà quelques adolescents qui se retrouvent à passer des communications nationales et internationales sans même que la compagnie de téléphone ne s’en apperçoive. Que signifient ces idéogrammes sur les menus de leur restaurant préféré, chinois, bien entendu ? Qu’à cela ne tienne ! Et les voilà qui déchiffrent le menu en chinois et le comparent, dictionnaire en main, à la carte en anglais. Scandale lorsqu’ils s’apperçoivent que les traductions sont incorrectes !

Par la description de quelques uns de ces premiers hackers, Steven Levy permet au lecteur de mieux comprendre la psychologie du hacker. Fondamentalement, le hacker a besoin d’un univers stable, contrôlable si ce n’est contrôlé. Le monde réel est insatisfaisant car imprévisible, aléatoire à bien des égards. Il est la cause de frustrations désagréables et ne permet pas de véritablement s’épanouir. Prenez le comportement d’un humain (d’une femme, a fortiori), n’est-il pas étrange ? Avoir prise sur quelqu’un est extrêmement difficile. Rien ne se passe jamais comme prévu car les paramètres à maîtriser sont trop nombreux.

Avec un ordinateur, il est possible d’organiser avec précision les événements à produire en fonction de telle ou telle action. Quand un programme plante, il n’y a pas de frustration à avoir mais simplement un “bug” à corriger. C’est très différent. Ce qui, dans la vie réelle, pourrait être vécu comme un échec, est, dans l’univers numérique du hacker, simplement l’occasion de mieux comprendre en morceau de code et de l’améliorer. On corrige l’erreur et on continue. Pour certain, la correction d’erreur (le debuggage) est un vrai plaisir.

Le monde informatique est contrôlable. Donc rassurant.

Entre les années 50 et 1984, date à laquelle s’achève le récit de l’auteur, Steven Levy traite 3 périodes distinctes :
- les “vrais de vrai” : ceux de la première époque, ceux qui, principalement dans leur campus, ont eu le privilège d’accéder à ces machines géantes et ont su en tirer le maximum grâce à leur passion dévorante. Ils ont inventé l’art de coder certes efficacement, mais surtout avec brio, en esthètes, à la façon des artisans médiévaux.
- les hackers de matériels (”hardware hackers”) : ceux qui, en maniant le fer à souder, ont décidé d’apporter l’informatique à tout le monde. Ils ont inventé la micro-informatique, ils ont fait vaciller des géants (IBM) et en ont créé d’autres (Apple).
- les hackers de jeux vidéo : ils ont révolutionné l’activité la plus ancienne de homme : le jeu. Le livre décrit surtout l’aventure de Ken Williams, fondateur de On-Line, éditeur, entre autres, des premiers jeux d’aventure graphiques sur Apple II.

3 générations de hackers aux orientations différentes, mais partageant tous les mêmes valeurs. Principalement : l’information doit circuler, son partage est totalement naturel. S’opposer à la libre circulation de l’information (et donc du code informatique) est une atteinte au progrès, un crime de lèse-hacker.

Cliquez pour agrandirUne éthique totalement logique : les hackers apprennent par eux-mêmes. Ce sont avant tout des autodidactes. Par conséquent, empêcher la diffusion de l’information informatique, ou des outils permettant d’utiliser les ordinateurs comme on le souhaite, c’est empêcher de nouveaux hackers de développer leurs connaissances. C’est donc bloquer le développement de l’esprit hacker lui-même. Les hackers aiment bien les raisonnement circulaires (de type GNU’s Not Unix). En voilà un au coeur de leur éthique.

Nous sommes très loin de la description apocalyptique des hackers-pirates, adolescents décervelés n’ayant pas conscience de ce qu’ils font, décrits par les médias grand-public. Si vous cherchez une métaphore de l’esprit hacker, n’utilisez pas la flibusterie. Cherchez plutôt du côté des artisans médiévaux, batisseurs de cathédrales, pour lesquels chaque geste du métier doit être effectué avec perfection, pour le bien commun.

“Hackers” n’est pas un essai analysant un phénomène de société. Tout le talent de Steven Levy consiste à nous faire comprendre ce phénomène grâce à la description journalistique de ses principaux acteurs. Il s’agit en fait d’une galerie de portraits riche en anecdotes savoureuses et particulièrement vivante, réalisée à partir d’entretiens. Au fil de la lecture, on s’attache à ces personnages originaux. Ces gamins passionnés deviennent véritablement sympathiques, tant leurs lubies sont décrites avec humour.

Jamais technique, agréable à lire (dans un anglais journalistique), cet ouvrage se lit comme un roman qui permet de mieux saisir l’informatique d’aujourd’hui en la replaçant dans une perspective historique. A ce titre, il a le grand avantage de ne pas se périmer. Publié en 1984, réédité en 1994, il est toujours aussi passionnant et enrichissant, ne serait-ce que pour mieux appréhender le mouvement open source, par exemple.

On ne peut que se lamenter de l’absence d’une édition en français.

Lisez ce livre

- si l’histoire de l’informatique vous intéresse
- si vous voulez mieux comprendre le mouvement open source
- si vous aimez les livres “vivants” plutôt que les essais théoriques
- si vous voulez comprendre un peu mieux la psychologie des informaticiens passionnés (vous savez, ceux qui sont “bizarres”).

Ne lisez pas ce livre

- si vous cherchez une description technique de l’histoire de l’informatique
- si vous ne lisez pas l’anglais