Par une étrange coïncidence, j’ai eu aujourd’hui trois fois l’occasion de me poser des questions à propos de la télé.
D’abord mon collègue Sam m’a indiqué cet article du journal canadien The Globe and Mail qui nous explique qu’à l’heure de la télé numérique, les set-top box (modems ADSL, cable, satellite) qui diffusent dejà de la télévision par Internet seront bientôt capables de diffuser des publicités spécifiques à chaque foyer.
Imaginez: vous avez une maison de campagne avec jardin et votre voisin a des enfants de moins de 10 ans. Vous êtes en train de regarder le même programme que votre voisin et sur la même chaîne. Le programme s’interrompt. Pendant que votre voisin verra une publicité vantant la magie d’un anniversaire organisé chez McDonald’s pour un enfant de 6 ans (beeurk), vous verrez, au même moment, une publicité pour la dernière tronçonneuse de chez Blackmuche. En recoupant les informations de profiling issues des grandes bases de données avec la nature du programme que vous êtes en train de regarder, le système peut en effet déduire qui est devant la télé et envoyer spécifiquement la publicité qui correspond.
Une télé qui m’observe et me mouline mon petit jus de cerveau rien qu’à moi, ça fait réfléchir.
C’était ma première occasion de m’interroger sur la télé.
La deuxième, c’est mon collègue Tad qui me l’a donnée. Clark, petite bourgade texane de 120 habitants, vient de se rebaptiser officiellement DISH City. Pourquoi donc ? Pour que chacun de ses habitants puissent bénéficier gratuitement et pendant 10 ans d’un abonnement “basic” au réseau de télévision par satellite Dish Network, installation, antenne et décodeur compris.
À voir le media kit, l’assimiliation avec la marque va même jusqu’à l’utilisation de lettres majuscules. C’est donc bien DISH City et non Dish City…
Dans le communiqué de presse, on peut lire:
“Nous sommes tous très excités par cette nouvelle relation avec DISH Network” a déclaré Bill Merritt, le maire de DISH, Texas. Nous avons accepté ce défi parce nous pensons que cette relation nous offre une opportunité unique de placer notre ville sur la carte et nous espérons attirer de nouveaux habitants et de nouvelles entreprises pour que notre ville grandisse dans le bon sens. Avec la télévision par satellite DISH Network gratuite, nous deviendrons l’endroit dont les gens sont fiers de faire partie”.
C’était ma deuxième occasion de m’interroger sur la télé.
Et la troisième, elle m’a été donnée en lisant ces lignes dans un livre -oui, vous savez, ces machins en papier qui jaunissent avec le temps. Le temps, vous savez, ce truc qui fait jaunir le papier des livres. Non, vous ne savez pas ? Attendez, débranchez un peu la télé deux minutes.
“C’est parce que la télévision nous gave que nous sommes enclins à nous gaver en la regardant et que, chaque jour, nous nous promettons sans succès de contrôler notre gloutonnerie optique. L’écran domestique est le lieu fatal d’un ruissellement perpétuel. Toutes les formes, tous les différences y sont emportées dans un océan indistinct, dans un mouvement sans commencement ni fin assignables. Tout y apparaît pour être aussitôt consommé. Tout coule et rien ne reste: il n’y a plus de choses durables, seulement des apparitions evanescentes. La permanence et la consistance du monde se dissolvent dans la sarabande des images et la surabondance des informations. La fluidité a raison de la stabilité. A l’âge du visuel, le regard perd son ancienne éminence. L’oeil ne contemple ni n’observe : il avale, il ingurgite, il s’abreuve, il est devenu une sorte de bouche. La soif et la faim tendent ainsi à s’imposer comme l’unique dimension de l’existence”.
C’est Alain Finkelkraut qui écrit cela dans “L’ingratitude. Conversations sur notre temps“, Folio, p. 175. (en format broché).
Décidément, moins je la regarde, et moins j’ai envie de la regarder.