Digg.com et Fuzz.fr sont deux sites que j’ai découverts récemment et dont le principe central est de nature, d’après moi, à chambouler sérieusement ce qu’on appelle dans la langue de coton “à la sciences-po”, le quatrième pouvoir, c’est-à-dire le pouvoir des médias, ou plus précisément, le pouvoir des journalistes.
Leur principe est le suivant: les internautes proposent des billets, généralement très courts et pointant vers d’autres sites qui, eux, contiennent l’information principale. Ces billets, une fois envoyés au site via un simple formulaire, sont placés dans une file d’attente qui est accessible sur le site. Tout internaute peut voir ces billets et voter pour ceux qui leur plaisent en cliquant sur un simple lien à côté du billet.
La suite est simple: les billets qui ont le plus de votes montent vers la page d’accueil, les autres stagnent vers le bas. Un système qu’Amazon utilise pour hiérarchiser les commentaires laissés par les internautes sur les produits. Chaque commentaire peut être évalué par les internautes et cette évaluation détermine quels commentaires ont le plus de visibilité.
Résultat: très efficace. Certes, Fuzz, la version française, peine un peu au démarrage. Car pour fonctionner efficacement, il faut une masse critique de visiteurs qui alimentent le site en brèves et surtout d’internautes qui votent. Mais Digg, la version anglaise, réussi fort bien l’exercice. Car les articles qui se retrouvent en tête de liste sont effectivement plus intéressants. Et les autres moins.
Bien sûr, c’est très geek. Par conséquent les thèmes abordés sont plutôt du genre de ceux de slashdot, la référence en matière de site participatif d’actualité commenté par les utilisateurs mais qui s’adresse surtout aux informaticiens, tendance Linux.
Mais le fait que les contenus soient plutôt geek reflète simplement la réalité sociologique des visiteurs du site qui n’est elle-même qu’une conséquence de la spécificité des populations qui connaissent l’existence du site. Il n’a rien à voir avec le principe de fonctionnement du site qui, lui, pourrait s’appliquer à n’importe quoi.
Cela ne doit pas masquer le phénomène principal qui est une réorganisation profonde du quatrième pouvoir. Oui, je sais, c’est un peu bateau comme expression, le quatrième pouvoir… mais bon, tout le monde connaît.
Réfléchissons un peu.
A mon sens, l’importance du pouvoir de la presse repose essentiellement sur deux fonctions principales:
- la capacité exclusive de publier l’information vers la masse, de rendre une information disponible.
- la capacité exclusive de générer de la visibilité pour une information, de rendre une information plus ou moins accessible.
Les oligarchies médiatiques
pourraient être dépossédées
de l’exclusivité du pouvoir
de décider ce qui est important
et ce qui l’est moins.Il y a quinze ans, si vous vouliez faire connaître quelque chose au monde entier, il fallait soit acheter de l’espace publicitaire, soit acheter un journaliste. Je veux dire convaincre un journaliste de l’intérêt de votre information. Et c’est lui qui, en reprenant l’information dans son média, vous offrait indirectement une possibilité d’expression. Vous pouviez aussi écrire un livre. Mais là encore, impossible de le diffuser sans passer par des intermédiaires (les éditeurs).
Aujourd’hui, si vous avez quelque chose à dire, avec un simple blog ouvert en 15 secondes, et un billet écrit en quelques minutes, le monde entier a potentiellement accès à votre géniale information. Les médias classiques, et les journalistes qui les incarnent, sont en train de perdre l’exclusivité de la première partie fonctionnelle du quatrième pouvoir: la maîtrise de la diffusion de l’information. Le pouvoir de dire.
Mais, pour qu’une information ait un impact, il ne suffit pas qu’elle soit publiée, c’est-à-dire disponible. Il faut qu’elle soit facile d’accès. Si on parle de vous en couverture du Figaro, c’est mieux que si vous vous retrouvez en page 35, en marge des cours de bourse. C’est la deuxième composante fonctionnelle du quatrième pouvoir: la capacité de générer de la visibilité pour une information en hiérarchisant la présentation des informations. En choisissant les gros titres, il n’y a pas si longtemps, les patrons de presse pouvaient faire et défaire des ministères. En enterrant une information capitale à l’intérieur du journal, on l’enterre parfois tout autant qu’en ne la publiant pas.
Qu’est-ce qui détermine qu’une information passe en couverture plutôt qu’au fin fond d’une rubrique ? Un choix arbitraire, décidé en petit comité (de rédaction) et qui, le plus souvent, est totalement dépourvu de la moindre imagination. Car les gens qui font les journaux, s’ils sont évidemment tous différents, ont tous cependant approximativement le même profil, les mêmes ambitions, les mêmes motivations, les mêmes formations et les mêmes intérêts, sans parler des mêmes pressions dont ils sont l’objet. De fait, tout en s’auto-persuadant de faire des choix très originaux, ils appliquent en réalité les mêmes raisonnement et les mêmes recettes, que ce soit dans le choix des informations qu’ils décident de publier que dans celui de leur hiérachisation.
Ce qui explique pourquoi les couvertures de nos journaux traitent toutes de la même chose quoique de façon un tantinet (un petit tantinet) différente.
Grâce à des sites comme Digg et Fuzz qui exploitent l’intelligence collective, ou le bon sens collectif, cette opération de hiérarchisation de l’information n’est plus effectuée de façon oligarchique mais de façon démocratique.
Est-ce mieux ? Pas nécessairement. On peut aisément imaginer les défaut d’un tel système. Mais quel système n’a pas de défaut ? L’important, c’est qu’il s’agit d’un système différent, qui modifie la donne informationnelle et présente une alternative à l’information “officielle” (c’est-à-dire générée par les processus classique de sélection et de hiérarchisation de l’information). Alternative non seulement dans le contenu informationnel offert, puisque les sites sont alimentés par les internautes, mais aussi dans la hiérachisation de ces contenus en fonction de leur importance ou de leur intérêt, puisque ce sont les internautes qui le déterminent collectivement.
Au final, si ce mode de présentation de l’information se répand, les oligarchies médiatiques pourraient bien être dépossédées de l’exclusivité du pouvoir considérable de décider ce qui est important et ce qui l’est moins.