Cause commune, où l’on reparle de France Culture

“Cause Commune: l’information entre bien commun et propriété”, livre de Philippe Aigrain aux éditions Fayard mais également téléchargeable en PDF sur son site et que je suis en train de lire en ce moment. Une lecture passionnante, un brin déroutante au début (ce côté révolutionnaire utopique de papier m’est un peu étranger, mais bon…) mais qui se bonnifie au fil des pages (j’en suis à la moitié).

Ce livre expose les grandes lignes de l’affrontement entre les tenants de la propriété des biens informationnels et les partisans de la mise en commun de ces biens (biens communs, donc). Il a l’ambition de poser les bases théoriques permettant à une philosophie du bien informationnel commun (partageable, modifiable, diffusable à souhait) de s’imposer face aux immenses efforts des mastodontes du capitalisme informationnel pour truster l’intégralité de l’espace informationnel. Un affrontement qui se joue sur le terrain de la lutte contre la brevetabilité des logiciels, mais aussi du génome, du l’absolutisme du copyright dans l’édition littéraire, artistique, musicale, etc. Bref, d’après l’auteur, c’est à l’asphyxie de toute forme de créativité que nous allons assister si un droit du “bien commun” informationnel n’est pas consolidé très rapidement pour bloquer ce mouvement que l’auteur compare à celui des enclosures entre les XVIème et XVIIIème siècles.

A mon sens, l’emphase mise sur l’aspect “commun” (commons) du second terme de cet antagonisme est de nature à fausser le positionnement politico-philosophique de ce mouvement qui pourrait aussi bien être recentré autour de la notion de liberté que de celle de “communalité”. On est en France et ce genre de références est loin d’être politiquement neutre. C’est d’autant plus dommage qu’il y a lieu de convertir des acteurs politiques de tous bords sur ce dossier et pas seulement des verts ou des altermondialistes estampillés crypto-gauchistes. L’enjeux transcende à mon sens largement ce clivage droite/gauche franco-français et tout ce qui peut être fait pour éviter de le carricaturer politiquement doit être tenté.

Ceci dit, le livre est passionnant et mérite d’être salué.

Bref, je lisais ça tranquillement dans le RER le matin. Et sur quoi je tombe, p. 177 ? Je cite:

Les émissions de France Culture restent accessibles en ligne sur le site de cette radio… jusqu’à la prochaine émission de la même série. Or l’intérêt du contenu de ces émissions est en général durable. L’archivage numérique des radios publiques a fait l’objet de grands investissements techniques, jamais suffisants pour couvrir les besoins. La mise à disposition du public de ces archives sur Internet reste un serpent de mer. La consultation des mêmes archives au titre du dépôt légal reste confinée aux sites des organismes dépositaires par les dispositions de la loi sur le dépôt légal, que nous devons à la vigilance de divers lobbies. On en arrive donc à une situation remarquable : le public se voit privé de la possibilité - pourtant aisée et peu coûteuse, voir plus bas - d’accéder aux contenus d’une radio qu’il a intégralement financée. Inutile de dire que France Culture n’est pas exceptionnelle de ce point de vue, toutes les radios publiques étant logées à la même enseigne. Les auditeurs ont entrepris de remédier à cette situation. Des groupes d’amis ou d’individus partageant un intérêt commun archivent numériquement les émissions qui les intéressent et les mettent à la disposition de tous sur les réseaux pair à pair de partage, parfois avec l’accord tacite des producteurs des émissions, parfois sans. Cet archivage sociétal, dont je propose de défendre la complète légitimité, ne saurait bien sûr se substituer aux dispositifs de conservation à long terme des archives. Mais elle les complète et y ajoute une valeur sociale par les échanges d’opinions, les annotations et la production de données descriptives. Les projets “officiels” gagneraient d’ailleurs à étudier les principes et le mécanisme technique des usages sociétaux.

A mettre en perspective de mes deux interpellations (une et deux) de nos amis de France Culture et des commentaires situés sous ces billets.

MAJ (12 janvier 2006): certaines émissions de France Culture sont maintenant disponibles en Podcasting.

6 commentaires

  1. Thierry
    Publié le 27 octobre 2005 à 9:29 | Permalink de ce commentaire

    "Des groupes d’amis ou d’individus partageant un intérêt commun archivent numériquement les émissions qui les intéressent et les mettent à la disposition de tous sur les réseaux pair à pair de partage, parfois avec l’accord tacite des producteurs des émissions, parfois sans." :

    Excellente initiative !

    Mais le comble serait que ces gens puissent se voir poursuivis pour piratage !

    (quoique le contenu de France Culture ne corresponde pas tout à fait au Top 50…)

  2. Publié le 10 novembre 2005 à 10:43 | Permalink de ce commentaire

    Juste un coucou en passant.
    Bonne continuation.

  3. nicolas
    Publié le 11 janvier 2006 à 17:31 | Permalink de ce commentaire

    Je suis d’accord avec vous pour ne pas carricaturer le mouvement qui apparaît à travers de nombreuses luttes :
    - pour les logiciels libres,
    - pour l’accés le plus large à la santé,
    - contre l’accaparement des ressources génétiques par quelques multinationales,
    - ou encore pour la difusion la plus grande des recherches scientifiques, historiques…
    Cependant je ne comprends pas certains de vos commentaires.

    Il me semble que le débat se situe bien sur le caractère commun donné à certains domaines précis, pour des raisons éthiques ou d’efficacité, et non sur la liberté individuelle d’accéder à tout.
    Une société où toutes les informations sont accessibles à tout le monde est bien plus utopique que la protection certains domaines de l’appropriation.

    Enfin je commence à en avoir assez de voir chaque positionnement dépassant l’individualisme pris avec des pincettes.
    Bien sûr qu’il est nécessaire de convaincre le plus de gens possible même à droite, mais sur la plupart de ces sujets, on lutte bien contre une recherche perpétuelle de profits plus grands, et ça non plus ce n’est pas "politiquement neutre".

  4. nicolas
    Publié le 11 janvier 2006 à 18:22 | Permalink de ce commentaire

    Sur le fond de votre problème concernant les émissions de france culture, vous le savez peut-être mais il existe une solution technique pour télécharger les fichiers real lors de l’écoute (et attendu que le site de france-culture invite les volontaires à brancher les magnétophones, on doit pouvoir utiliser "légalement" cette technique).

    Ca ne règle pas la question de la durée pendant laquelle les émissions sont accessibles et donc téléchargeables, par contre ça permet le fameux "archivage sociétal" dont parle le livre mais auquel je n’ai pas trouvé moyen de me brancher pour l’instant.

    Le principe est d’utiliser un premier logiciel qui va trouver l’adresse "réelle" du fichier, puis un second qui est capable de télécharger les fichiers .ram.

    Le premier est disponible sur : rain66.tripod.co.jp/URLSn… .

    Il faut lui demander de "sniffer" le réseau pendant l’écoute et au bout d’un certain temps variable, il localise le fichier (on peut arrêter l’écoute de l’émission).

    On copie l’adresse (url) dans le presse-papier, on lance le deuxième logiciel (disponible ici : http://www.clubic.com/lancer-le-... ). On lui demande un nouveau téléchargement, on colle l’adresse et on lance.

  5. Laurent Bernat
    Publié le 12 janvier 2006 à 21:25 | Permalink de ce commentaire

    Merci Nicolas pour les 2 commentaires.

    Sur France Culture d’abord: Il y a maintenant des podcasts des émissions de France Culture. Pas toutes, mais c’est un bon début. Ca ne résout pas tout, mais au moins les fichiers sont récupérables en mp3. Je connais la solution que vous indiquez, elle a son mérite. Mais c’est avant tout un bricolage qui ne répond pas vraiment sur le fond au problème.

    Je réponds séparément à l’autre commentaire.

  6. Laurent Bernat
    Publié le 12 janvier 2006 à 22:30 | Permalink de ce commentaire

    Réponse à Nicolas:

    Vous dites:

    “Il me semble que le débat se situe bien sur le caractère commun donné à certains domaines précis, pour des raisons éthiques ou d’efficacité, et non sur la liberté individuelle d’accéder à tout.

    Il me semble que le débat se situe… là où on a envie de le situer.

    Certes, on peut faire une lecture “gauchiste” du logiciel libre. Mais on peut aussi -et peut être même d’abord- en faire une lecture libérale.

    Allez lire The Free Software Definition. Une page indispensable pour bien comprendre l’origine de la dimension politique de l’open source. On y lit 32 fois le mot Freedom. On n’y parle jamais de bien commun, de mise en commun, d’égalité, de partage, etc.

    Enfin je commence à en avoir assez de voir chaque positionnement dépassant l’individualisme pris avec des pincettes.
    Bien sûr qu’il est nécessaire de convaincre le plus de gens possible même à droite, mais sur la plupart de ces sujets, on lutte bien contre une recherche perpétuelle de profits plus grands, et ça non plus ce n’est pas “politiquement neutre”.

    Moi, je ne prends rien du tout avec des pincettes.

    Simplement je note qu’en France, l’open source est récupéré par quelques gauchistes en mal de nouveaux paradigmes alors que les valeurs centrales du logiciel libre sont essentiellement individualistes et libérales (libéral tel que définit ici). Relisez la définition du libéralisme telle qu’elle est donnée dans Wikipédia, elle n’est pas mauvaise: “Le libéralisme est un ensemble de courants de pensée, qui affirment la primauté de l’individu et de sa liberté, et souhaitent définir et limiter les prérogatives de l’État et des autres formes de pouvoir.”

    Interpréter l’open source comme un appel au partage et à l’égalité, pourquoi pas? Mais ce n’est pas de là que vient l’open source. Et donc, quand on compare ce raisonnement avec les documents et les propos de ses “fondateurs”, on a l’impression de faire le grand écart intellectuel…

    En lisant ce que raconte Stallman, en lisant la GPL elle-même et tout un tas d’autres sources, il me semble que le mouvement open source considère que “les autres formes de pouvoir” en question sont celles qui cherchent à limiter la liberté individuelle et qu’on peut ranger parmi eux certains éditeurs de logiciels que vous savez. Les libéraux luttent contre tout ce qui restreint la liberté individuelle. Que ça soit l’Etat ou un acteur économique surpuissant qui, de par sa position dominante, tue la fécondité de la liberté individuelle, c’est la même chose.

    C’est l’idée qu’un acteur de la vie sociale puisse limiter la liberté individuelle qui motive Stallman. Pas celle de la nécessité d’un meilleur partage des richesses ou une quelconque autre valeur liée à la notion d’égalité. Ca n’est pas contradictoire. C’est même très probablement convergent. C’est tout l’intérêt de l’open source, à mon sens: une philosophie fondamentalement libérale à dimension sociale dans ses effets.

    L’open source, c’est du libéralisme pur et dur.

    Vous noterez d’ailleurs que la licence GPL est un contrat. Pour faire valoir sa vision, Stallman n’a pas milité pour la limitation par la loi du droit des éditeurs de logiciels. Il a créé un type de contrat particulier et a fait confiance aux individus pour le reste. Tout le mécanisme de l’open source repose sur la liberté individuelle. C’est une démarche typiquement libérale. Plus on évite d’avoir recours à l’Etat, mieux on se porte… Il faut faire confiance aux individus.

    A+

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